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Dans le camp du mensonge

Pendant un quart de siècle, Enric Marco a porté la parole des anciens déportés espagnols. Jusqu'à ce que l'imposture éclate au grand jour: il n'a jamais connu les camps nazis. Un scandale qui secoue un pays où la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est largement occultée.

Par François MUSSEAU

vendredi 17 juin 2005 (Liberation - 06:00)

Barcelone envoyé spécial

Que les journalistes s'en aillent. C'est une affaire interne !» hurle l'un. «Pas question, le sujet est trop grave, tout le monde doit être tenu au courant !» crie un autre, tout aussi survolté. Les cameramen seront finalement priés de déguerpir. Ce dimanche matin-là, au musée de la Catalogne, face au port olympique de Barcelone, l'Amicale de Mauthausen, dont la mission est de perpétuer la mémoire des déportés espagnols des camps nazis, s'est réunie en assemblée extraordinaire pour aborder l'affaire Enric Marco. L'atmosphère est des plus houleuse. Président de l'amicale depuis deux ans, icône nationale antifranquiste, ce retraité de 84 ans a reconnu début mai qu'il n'avait jamais mis les pieds au camp de Flossenburg, en Bavière... contrairement à ce qu'il racontait depuis un quart de siècle. Cette imposture, qui a stupéfié le pays, a éclaté au grand jour à la veille du 60e anniversaire de la libération du camp de Mauthausen, le 8 mai, auquel, fait sans précédent, s'est rendu un Premier ministre espagnol ­ le socialiste José Luis Zapatero.

Coup de chance inouïe

Le faux déporté aurait assisté en grande pompe à la cérémonie, si un jeune historien madrilène n'avait découvert le pot aux roses. C'est en épluchant les archives du ministère des Affaires étrangères que Benito Bermejo obtient en février ­ «par un coup de chance inouï» ­ la preuve qu'en 1941 Enric Marco travaillait comme volontaire civil dans une usine de montage, à Kiel, au nord de l'Allemagne (1). «Je le soupçonnais depuis des années, confie Bermejo, mais là il n'y avait plus de doute.» Début mai, le document circule en haut lieu, et l'amicale est contrainte de destituer son président. Marco, qui est déjà sur place en Autriche, doit regagner ses pénates, et admettre la supercherie.

Ce dimanche, à Barcelone, on veut solder le scandale. Les membres du comité exécutif, reconduits dans leurs fonctions, clament : «L'affaire Marco est classée !» Enrique Urraca, neveu d'un déporté de Mauthausen, se tourne vers eux, rouge de colère : «Vous connaissiez la preuve depuis février et vous avez fermé les yeux ! N'avez-vous pas honte ? Pendant que Marco était dans une usine de Kiel, mon oncle subissait les horreurs des nazis !» Les victimes se sentent insultées. Neus Catala, petite dame de 80 ans, ex-déportée à Ravensbrück, fustige le «traître».

Pourtant, malgré ces voix indignées, l'affaire s'est peu à peu tassée. Car, au fond, elle incommode tout le monde. L'amicale, tout d'abord, qui doit tout à Enric Marco. En 1999, elle pataugeait, sans moyens ni notoriété. Arrive alors son «homme providentiel», un symbole de l'anarcho-syndicalisme : Enric Marco, qui fut secrétaire général de la CNT, entre 1978 et 1979, et qui a dirigé pendant vingt ans la fédération des parents d'élèves de Catalogne (Fapac), a un carnet d'adresses du tonnerre. Et puis, tout octogénaire qu'il est, l'homme a de l'éloquence, du charisme et de l'énergie à revendre. «A l'amicale, il bossait comme un fou», dit un proche. Il obtient de belles subventions des gouvernements central et régional et popularise la mission de l'amicale.

Partout, Marco l'hyperactif séduisait, dans les lycées et collèges du pays, dans d'innombrables colloques et tables rondes, sur les plateaux de télévision. Il était l'ex-déporté fétiche, celui qu'on s'arrachait et qui racontait avec faconde «ses» expériences de camp. En 2001, la Catalogne lui décerne la médaille de San Jordi, la plus haute récompense régionale ­ restituée peu après le scandale. Le mensonge d'Enric Marco, mécanicien de profession, commence en 1978 lorsqu'il confie dans un livre (2) avoir été interné dans le camp nazi de Flossenburg. Ce n'est pas bête : très peu d'Espagnols y sont passés. Pour étoffer son récit, Marco lit beaucoup, visite les camps nazis, et fait preuve d'un culot déroutant. Aux Cortès, le 29 janvier, jour de commémoration de l'Holocauste, il arrache des larmes à plusieurs députés : «Arrivés dans ce camp, ils nous dénudaient, leurs chiens nous mordaient, leurs projecteurs nous aveuglaient...» Partout, il clame son matricule, le n° 6448, va chaque année à Flossenburg où il donne des conférences et plante le drapeau catalan. Publie dans la presse des lettres qu'il aurait envoyées à d'imaginaires anciens compagnons d'infortune. «Ce salaud a été jusqu'à s'approprier des poèmes d'anciens déportés», s'indigne Sarah, dont le compagnon, José, est passé par Mauthausen.

«Une véritable anguille»

Trapu, crâne dégarni et épaisse moustache teinte en noir, Enric Marco reçoit à San Cugat, bourgade voisine de Barcelone, où il vit. L'oeil malin, c'est un rhéteur-né, qui se place d'emblée en victime : «J'ai dit une bêtise, je le regrette. Mais je suis un imposteur à moitié. Je n'ai pas été déporté, mais j'ai défendu leur cause mieux que personne. Et aujourd'hui, je suis un pestiféré !» Pourquoi ne pas s'être contenté de raconter les souffrances d'autrui, sans se les attribuer ? «Je n'ai pu résister. En disant "je", les yeux de mes auditeurs brillaient d'intérêt. Il y avait la force du témoignage.»

L'habileté et le talent d'acteur d'Enric Marco ne peuvent cependant expliquer à eux seuls pourquoi l'imposture n'a pas éclaté bien avant. «Cette question me hante, dit Benito Bermejo dans un café madrilène. Car enfin, plein d'éléments ne cadraient pas.» Exemple : en 1978, Marco dit avoir été sauvé par les Canadiens en 1945, à Kiel. Quinze ans plus tard, il affirme que les Américains l'ont libéré à Flossenburg. Et puis, bizarrement, Enric Marco fuit les ex-déportés comme la peste. «J'ai essayé de lui parler plusieurs fois, mais il n'avait jamais le temps. Ce type était une véritable anguille !», témoigne, depuis Perpignan, Martial Mayans, ancien de Mauthausen. «Je m'en suis méfié tout de suite. Il n'avait pas le jargon, les attitudes propres à ce milieu. Il parlait avec trop de suffisance», dit Sarah. Benito Bermejo soupçonne Marco (de qui il n'a jamais obtenu un seul entretien) depuis 2001 : «Aucun déporté ne le connaissait, et il n'en connaissait aucun ! Autre bizarrerie, son apparition tardive au sein de l'amicale : attendait-il la mort de possibles contradicteurs ? En outre, son nom n'apparaît pas dans les archives de Flossenburg. Tout cela était louche.»

Déficit de mémoire absolu

Si Enric Marco a pu mentir à sa guise, c'est d'abord parce qu'il a occupé un vide historique. Dans une Espagne qui commence tout juste à remuer son passé franquiste, le sort des déportés était passé à la trappe. Le sujet est à peine abordé dans le secondaire. Dans l'ensemble, la Shoah demeure très méconnue, lorsqu'elle n'est pas banalisée ­ en Espagne, le terme «nazi» est une insulte très courante, dans la presse écrite y compris. «Notre déficit de mémoire est absolu, reconnaît Montserrat Armengou, de TV3, la télé publique de Catalogne. Et Enric Marco a su exprimer brillamment ce qui était tu.» «C'est un grand menteur qui a dit de grandes vérités», dit le philosophe Josep Maria Terricabres. L'imposteur l'a fait avec d'autant plus de facilité qu'il reste peu de survivants espagnols, une dizaine au total. Sans compter qu'à son arrivée à l'amicale, en 1999, personne ne lui exige le moindre document corroborant ses dires. «Cela doit nous servir de leçon, dit Pilar Frutos, membre de l'amicale. En France, cela n'aurait pu arriver car une liste exhaustive des déportés a été dressée. Il nous faut le faire au plus vite. Marco a fait un trop beau cadeau aux révisionnistes.»

Ce n'est pas tout. Marco a aussi profité du manque de rigueur des travaux publiés sur la déportation. «Cela fait longtemps que l'on détecte des énormités dans les écrits espagnols», confie, sous couvert d'anonymat, une personnalité de la déportation en France. Exemple : dans un livre récent (3), l'«historienne» ­ et membre de l'amicale ­ Rosa Toran admet sans sourciller qu'Enric Marco a été arrêté en 1941 à Marseille par la Gestapo, alors qu'à cette date la ville se trouve en zone libre ! Interrogée, l'intéressée ne trouve rien à dire. «En réalité, il n'existe pas d'ouvrage sérieux sur cette question, admet, gêné, Benito Bermejo. Il n'y a que des compilations de témoignages, souvent non vérifiés.»

A cela s'ajoute la complaisance des médias, trop contents d'avoir trouvé en Marco un déporté «qui parle bien». Si bien que l'imposteur apparaît dans nombre de documentaires télévisés, toujours en qualité de «témoin privilégié». «C'était une figure médiatique, et il nous arrangeait bien, admet Montserrat Armengou, auteur d'un récent documentaire sur Ravensbrück où apparaît le faux déporté. Mais la principale faute revient aux politiques, qui ont bombardé Marco de légitimité, à grands renforts de prix et de médailles.» Un autre journaliste : «Marco paraissait intouchable. Cela aurait été un péché de le mettre en doute.»

Leçon positive

L'amicale n'en est pas à son premier imposteur. Un autre de taille est, lui, passé entre les gouttes. Entré à l'amicale en 2001, Antonio Pastor s'était fait passer pour un déporté de Mauthausen, prétendument sauvé grâce à un curé et à ses dons de clarinettiste. «En réalité, il n'a pas bougé d'un camp en Ariège, dit Bermejo. Ses témoignages étaient un tissu d'imprécisions ou de non-sens historiques.» L'imposteur, qui avait reçu la médaille d'Andalousie, est décédé à la mi-mai. Enric Marco, lui, coule sa retraite à San Cugat. «J'aurais pu fuir ou me suicider. Mais cela aurait été un aveu, dit-il. Or, je le répète, j'ai menti à moitié. En 1942-1943, j'ai croupi dans la prison de Kiel, où les nazis m'enchaînaient et me torturaient. Je n'ai pas vécu les camps, mais c'est tout comme.»

Impossible désormais d'accorder un quelconque crédit à ses propos. On n'est même pas sûr de l'âge de cet «affabulateur né», dixit un proche. Même son prétendu passé antifranquiste est sujet à caution. En fait, de 1943, lorsqu'il rentre en Espagne, à 1975 (mort de Franco), on ne sait rien de lui. Il dit avoir lutté avec les anarchistes de la CNT, et participé au débarquement républicain sur l'île de Majorque d'août 1936 (il aurait eu 15 ans, au mieux !). Mais personne n'a pu en témoigner. «Il est très possible que, la démocratie venue, Enric Marco se mette dans la peau du personnage qu'il aurait voulu être», hasarde Bermejo. Un rôle aux antipodes de celui qu'il joua peut-être auparavant : face aux trous de sa biographie, certains déportés se demandent s'il n'aurait pas été envoyé en 1941 à Kiel... comme espion franquiste. Montserrat Armengou veut y voir une leçon positive : «Cette imposture démasquée va nous aider à normaliser notre mémoire historique.» Un ancien déporté fait une autre lecture : «Le messager a abîmé le message. Tout témoignage sera désormais suspect...»

(1) En envoyant des travailleurs civils en Allemagne, le régime franquiste payait ainsi une partie de sa dette contractée avec Hitler pendant la guerre civile espagnole.

(2) Los Cerdos du comandante («les porcs du commandant»), E. Pons-Prades, M. Constante, 1979.

(3) Los Campos de concentración nazis, Rosa Toran, Ediciones Peninsula, SA, 2005.


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